



LE SOCIALISME BELGE
Résumé de la conférence faite le 14 mars, à la salle Lancry, par PAUL TSCHOFFEN, avocat à la Cour d’appel de Liége, président de la Fédération démocratique chrétienne de Liége.
Si l’on prend le mot socialisme dans son sens large et vrai, on peut le définir: «Une doctrine économique et politique préconisant un plan de réformes politiques et sociales dans l’intérêt du peuple. » Le socialisme ainsi entendu, le peuple belge, plus qu’aucun antre, devait être prêt à l’accueillir.
En effet :
1° De tous les pays du continent, la Belgique est le plus industrialisé. Voici quelle est la proportion des agriculteurs dans les différents pays d’Europe : Hongrie, 67,2 o/o; Italie, 62,G 0/0; Autriche, 5g,8 00; Etats-Unis, 47,3 0/0; Allemagne, 46,7 0/0; France, 46,3 0/0; Suisse, 45,g 0/0; Belgique, 29,4 0/0.
2° Les Belges, de par la situation géographique de leur pays et leurs rapports avec les peuples voisins, sont impressionnés par tous les grands courants d’idées qui traversent l’Europe. « Ils comptent des milliers de frères dans la Flandre française, la Campine belge se continue dans les plaines de la Hollande, les Fagnes de la Haute Ardenne descendent jusqu’au bord du Rhin. » Il n’est aucune philosophie, aucun système social qui n’ait de l’écho chez eux.
3° Enfin, toute l’histoire belge est imprégnée de traditions démocratiques.
Au xiie et au xiie siècle, l’industrie se développe en Flandre et en Wallonnie. Tandis que les grandes communes belges connaissent une prospérité insoupçonnée, ceux qui produisent ces richesses sont écartés de l’administrâtion des choses publiques. Tout le pouvoir est aux mains de la noblesse et du clergé.
Cette profonde injustice révolte la classe ouvrière. Les artisans sentent de quelle faiblesse leur isolement est la source et décident de s’organiser. Partout, on voit surgir ces étonnantes corporations ouvrières du moyen âge qui resteront dans l’histoire un glorieux monument a la gloire de l’esprit chrétien et démocratique. Groupés dans ces corporations—nous dirions ces syndicats— dont la force était décuplée par l’obligation qu’il v avait pour les travailleurs de chaque métier d’en faire partie, les ouvriers prirent conscience de leur puissance, obtinrent les droits politiques que très légitimement ils réclamaient, et en même temps consolidèrent et améliorèrent leur situation économique.
Ce fut l’âge d’or de la démocratie…
La Révolution française passa comme un torrent, ruina les associations ouvrières, et au lendemain de 1793 les travailleurs se retrouvèrent isolés et affaiblis.
Ce désordre dura pendant de longues années. Cependant, Jean Breydel, Artevelde, Ancesseus, l’héroïque vieillard de soixante-dix ans, le dernier martyr de nos franchises communales, les rudes communiers flamands qui, au lendemain d’une défaite, s’écriaient : « Nous sommes vaincus, mais nous serions morts que nos os se réuniraient pour combattre encore! » tous ces grands chrétiens, sortis du peuple et persécutés pour lui, avaient déposé dans l’âme belge, avec le souvenir de luttes qui nous laissent étonnés, de fortes traditions démocratiques. L’idée syndicale sommeillait, les idées justes ne meurent pas! Et en 1857, les tisserands de Garni, ceux-là mêmes qui avaient lutté avec Pierre de Coninck et V an Artevelde, réédifiaient une association professionnelle.
A dater de ce jour, le prolétariat belge reprit conscience de ses droits et songea sérieusement à se réorganiser. Dans tout le pays, on vit surgir des syndicats et des associations professionnelles. Tous ces organismes avaient un caractère nettement socialiste; cependant, le parti socialiste avait de la peine à se constituer. Les groupements ouvriers manquaient de cohésion; des rivalités violentes divisaient les Flamands et Wallons, ces derniers ne se rendant pas compte des nécessités de la discipline. De longs efforts produisirent enfin la cohésion, et, le q avril 1885, se constituait à Bruxelles le Parti ouvrier belge.
Ses chefs surent tirer parti des qualités du peuple belge, et surent ne pas heurter son bon sens. Le programme économique du parti ouvrier était relativement modéré. Voici comment M.Vandervelde conçoit le collectivisme :
Le parti ouvrier, écrit-il dans son histoire du socialisme belge, demande et se home a demander l’expropriation pour cause d’utilité publique des mines, des carrières, du sous-sol en général, ainsi que des grands moyens de productions et de transport.
Cette expropriation, comment se fera-t-elle?
Sans indemnité, continue le leader socialiste si le quatrième état vainqueur s’inspire des exemples de la bourgeoisie de 1792 confisquant sans scrupules les biens des prêtres et des émigrés
Cela se fera-t-il ? Peut-être. Faut-il le regretter ? A coup sûr, car on frapperait, et ce serait une injustice, la propriété due au travail personnel aussi bien que la propriété acquise par le travail des autres.
On indemniserait donc et on trouverait des ressources 1° dans l’impôt progressif sur le revenu; 2° dans les suppressions de l’hérédité ab intestat sauf en ligne directe.
Voilà! Que nous sommes loin de Karl Marx!
Si nous demandons ‘attitude qu’il compte observer vis-à-vis des querelles religieuses, il nous répondra « qu’il est partisan de la liberté pour tous » — « que les ouvriers s’inquiètent peu des querelles clérico-doctrinaires » —« que le cri d’à bas la calotte a été inventé pour voiler la pauvreté du programme des libéraux sectaires » et « qu’il y a place dans les rangs du parti ouvrier pour les travailleurs catholiques comme pour les autres ».
Si l’on tient compte de ces protestations, si l’on se rappelle l’état de misère dans lequel croupissait en 1886 l’immense majorité de la classe ouvrière, on comprendra que les masses profondes du peuple soient allées au socialisme.
De 1885 à 1893 les socialistes luttèrent avec l’aide des libéraux progressistes et des démocrates chrétiens pour la révision de la constitution et l’extension du droit de suffrage. Ils obtinrent satisfaction lors de la révision de 1893. Les premières élections faites sous le régime du suffrage plural leur furent favorables et jusqu’en 1902 ils virent à chaque consultation électorale le nombre de leurs suffrages s’accroître dans des proportions considérables.
Au contraire, lors des élections de 1902 leur marche en avant fut arrêtée net et les positions socialistes furent même fortement entamées dans divers arrondissements — tel celui de Liège.
A quoi faut-il attribuer cet arrêt et ce recul? Les causes en sont multiples, j’en note quelques-unes :
1° Dans le principe le parti ouvrier devait être « social », sa politique ne devait être qu’au second rang des préoccupations socialistes et n’etre qu’un moyen de faire triompher des revendications économiques. Ce moyen devint bientôt un but. Le parti ouvrier conclut des alliances avec des partis bourgeois. Les socialistes s’entredéchirèrent dans des rivalités mesquines. Le peuple qui avait espéré lutter pour un idéal, s’aperçut qu’on le faisait servir des intérêts.
2° Les socialistes abandonnèrent les voies légales pour recourir aux mouvements révolutionnaires, notamment en 1902 et la tentative d’insurrection avorta misérablement. Les ouvriers dont on s’était joué le comprirent et s’en souvinrent.
3° A diverses reprises, notamment sur la question de la représentation proportionnelle et du vote des femmes, les chefs socialistes « lâchèrent» outrageusement le programme du parti.
4° Enfin, et cette cause est la plus profonde de toutes, le parti socialiste tomba de plus en plus dans ‘anticléricalisme. L’ouvrier belge n’est pas antireligieux. Toute son âme est imprégnée de catholicisme et il ne supporte pas les sectaires. Du jour où il saura que le socialisme n’est qu’une machine de guerre anticléricale, il l’abandonnera pour appuyer la démocratie chrétienne.
Au reste, si le socialisme veut assurer le bonheur du peuple, il ne peut être anticlérical, mais au contraire religieux. En effet, il n’y a pas de bonheur sans vertu et pas de vertu sans morale. Et quelle morale trouvons-nous en dehors du catholicisme? La morale indépendante! Mais elle n’est que l’indépendance de toute morale. Elle repose sur la raison pure, et cette raison pure a fait fausse route, puisque tous les philosophes, si on en excepte ceux qui s’inspiraient du catholicisme, sont en désaccord sur les règles morales qu’ils prétendent établir, et que beaucoup nient même qu’il y en ait. De plus la morale rationaliste est la négation de toute justice, car la justice n’est pas et ne sera jamais complètement réalisée dans ce monde — les intelligences et les vertus ne seront jamais identiques — or elle nie qu elle puisse l’être dans l’autre.
En dehors du christianisme il n’y a donc que la résignation fataliste ou la révolte anarchiste, c’est le désordre d un côté comme de l’autre.
La démocratie chrétienne seule peut rétablir l’ordre, il est à souhaiter que tous les catholiques le comprennent et fassent le pas en avant qui les rapprochera d’elle.
Paul TSCHOFFEN.
SOURCE
Le Sillon, 25 mars 1903































